Marat-Sade de Peter Weiss – Traduction Jean Baudrillard (© 1964 Surrkamp Verlag – © 2000 L’Arche Editeur)
Cie Arène Théâtre
"Marat-Sade" ou "La persécution et l’assassinat de Jean-Paul Marat représentés par le groupe théâtral de l’hospice de Charenton sous la direction de Monsieur de Sade."
13 juillet 1809 : Monsieur le Marquis Alphonse de Sade interné à l’hospice de Charenton pour comportement social inadmissible, fait représenter par la troupe des "malades" un spectacle mettant en scène l’assassinat de Marat par Charlotte Corday. Sous l’œil vigilant de Coulmier, directeur de l’hospice, le spectacle peut commencer et les internés "jouer" les personnages de cette étonnante "anti-reconstitution historique et farcesque" : l’Annonceur, Roux extrémiste camisolé, la léthargique et sensuelle Charlotte, Duperret le girondin qui la désire, les chanteurs Tourlourou, Sansonnet, et La Fauvette et leur orchestre déjanté…, et Jean-Paul Marat dans sa baignoire que sa femme Simone soigne ! Heureusement les nonnes encadrent ces acteurs empressés d’en découdre. Sous le regard de Monsieur de Sade, metteur en scène avisé, joueront-ils la révolution, celle voulue par Marat, ou feront-ils leur révolution ? Peter Weiss nous plonge dans une confrontation imaginaire, stupéfiante et drôlatique entre Sade et Marat : le pouvoir pour la liberté, la liberté pour le pouvoir du peuple ou la liberté avant tout. Marat-Sade est une pièce fascinante, une oeuvre intemporelle, déraisonnable et absolument nécessaire. La représentation théâtrale à l’hospice de Charenton aura bien lieu, mais avec quelques interruptions, rebondissements et imprévus. Avec Marat-Sade, nous goûtons aux plaisirs extrêmes d’un théâtre qui explore, revendique, chante, déroute, divertit et questionne. Alors les 22 comédiens et musiciens de l’Arène Théâtre vous entraînent avec jubilation dans cette folie théâtrale, humaniste et révolutionnaire. Comme un carnaval philosophique ou une farandole rousseauiste ; bref une bacchanale, où les passions qui traversent l’histoire se mêlent aux excès du désir et aux rires de la folie. Plateaux éclatés, spectateurs mêlés aux acteurs, costumes, perruques poudrées, toges de fortune, slips kangourou et basques d’Empire, tel est notre hospice de Charenton : un théâtre forain avec petit orphéon et Mystère de pacotille, tantôt tragique et tantôt dionysiaque. Marat–Sade est un spectacle profondément politique et utopiste, une quête de liberté absolue, "une barricade poétique dressée contre la médiocrité du temps".
En ce 13 juillet 1809, Monsieur Coulmier, Directeur de l’Hospice de Charenton a le plaisir de vous accueillir dans la salle de baignade où va avoir lieu la représentation du meurtre de Jean-Paul Marat ("l’Ami du peuple") par Charlotte Corday. Cette pièce, nous la devons à la plume de Monsieur de Sade, pensionnaire de l’Hospice, qui a réuni un groupe d’internés qui vont jouer tous les personnages. Nous sommes donc seize années après l’assassinat de Marat et l’Empereur Napoléon 1er règne sur la France. La pièce de Monsieur de Sade, dans laquelle il joue son propre rôle, met en scène l’arrivée et les visites successives de Charlotte Corday à Marat. Il émaille la représentation de chansons et de Pantomimes évoquant les troubles et les épisodes de la Terreur. Il confie les rôles de chanteurs à Tourlourou, Sansonnet et La Fauvette, internés en voie de guérison et entoure Marat de Simone sa compagne et de Roux l’extrémiste. Charlotte Corday subit les assauts pressants de Duperret le girondin joué par un érotomane. Ce petit échantillon de révolutionnaires est accompagné par le Chœur des malades et guidé dans la représentation par l’Annonceur.
SADE : "Je sais qu’en ce moment tu donnerais toute la gloire et le suffrage du peuple pour quelques jours de répit. Tu es là dans ta baignoire comme dans la liqueur rose de la matrice, comme un fœtus dans ta vision du monde, qui n’a plus rien à voir avec les faits réels. Tu as voulu te mêler de la réalité mais c’est elle qui t’a coincé. Moi, j’ai renoncé à m’occuper d’elle. Ma vie ce sont mes phantasmes. La Révolution ne m’intéresse plus."
MARAT : "Faux, Sade, faux, l’effervescence des pensées n’a jamais fait brèche dans aucune muraille. Ce n’est pas avec ta plume que tu briseras l’ordre qui règne. Quelque idée qu’on ait des choses nouvelles, elles ne s’incarnent que dans les errements de l’action. Nous sommes tellement intoxiqués par les idées transmises au long des générations que les meilleurs d’entre nous n’arrivent pas à s’en sortir. Nous sommes les inventeurs de la Révolution mais nous ne savons pas encore nous en servir."
Mise en scène et scénographie : Eric Sanjou
Musique : Mathieu Hornain
Avec : Christophe Champain – Jean-Marie Champagne – Thierry de Chaunac – Nathalie Hauwelle Mathieu Hornain – Frédéric Klein – Christian de Miégeville –Valérie Hornet – David Negroni – Éric Sanjou et la participation des comédiens de l’atelier amateur de la compagnie : Annick Clerbout – Patricia Coudol – Denise Labbé – Marie-José Lafont – Agnés Poilvé – Sophie Vaslot – Philippe Botkovitz – Sébastien Laporte – Laurenç Michot – Pol Tronco – Yves Soula
Spectacle créé en juillet 2009 à "l’Arène" avec le soutien de l’ADAMI, de la Région Midi-Pyrénées, de la Ville de Moissac et du Département de Tarn-et-Garonne.
Plus d’infos : http://www.arenetheatre.fr
Au theatre Le Ring à Toulouse.
CRITIQUES
(Parues lors de la création du spectacle fin juillet 2009)
" Révolution ! Copulation ! " (et réciproquement)
Eric Sanjou et l’Arène Théâtre inaugurent un nouveau lieu dans leurs terres de Lomagne et y créent le Marat-Sade de Peter Weiss
L’ambiance est champêtre, l’assiette charcutière et la soupe campagnarde, dans l’aboiement du chien de la maison et le roucoulement des colombes encagées. Voici le Clou à Coutures (Tarn-et-Garonne), sur le flanc d’un coteau de Lomagne où la compagnie Arène Théâtre a sa base (une ferme basse et penchée dont la porte de grange fait écho aux tombées de glycine) et étrenne son nouveau lieu de représentations : l’Arène, des gradins en plein air et terrassés de frais où se donne jusqu’à la fin de la semaine la nouvelle création d’Eric Sanjou et ses compères, le Marat-Sade de Peter Weiss. Pour l’heure, tout est tranquille. Les spectateurs papotent, grignotent (ils y ont intérêt : malgré les coupes, l’affaire va durer trois heures, entracte compris toutefois). Les comédiens passent, nonchalamment affairés, qui en jogging informe, pull pendouillant et casquette, qui en nu-pied et pantalon de pyjama, trifouillant on ne sait quoi derrière les rampes de lumières et rideaux que le vent soulève en échappées mystérieuses sur gradins et mannequins. Seules deux nonnes viriles détonnent sous leurs cornettes de feutre gris, campées en cerbères à l’entrée du lieu et flanquées d’un inquiétant corbeau en costume Empire. Tintements de cloche : faut y aller…
"En tant que directeur de l’hospice de Charenton, je vous souhaite la bienvenue dans cette maison", proclame le corbeau, ci-devant abbé de Coulmier, nabot prévaricateur et despotique. Car voici le public réuni dans la salle de baignade de l’asile de Charenton comme l’était le Tout-Paris de 1809 dans le théâtre du lieu, venant assister aux divertissements qu’y proposait le divin marquis Donatien Alphonse François de Sade. Ce soir, La persécution et l’assassinat de Jean-Paul Marat joué par les pensionnaires de l’établissement, auteur compris. Un paranoïaque tient le rôle de Marat, une léthargique celui de Charlotte Corday. Duperret âme damnée de la meurtrière est érotomane ; Jacques Roux, le "curé rouge", interné pour extrémisme. Les autres, plus ou moins en voie de guérison, restent susceptibles des débordements extrêmes que suscite l’excitation dans les âmes aliénées. Et cela déborde bientôt, malgré les exhortations de l’annonceur à canne et micro, les appels au calme du Corbeau Coulmier. Dans sa baignoire, rongé par l’inflammation herpétique, Marat voit l’histoire de sa mort transformée en une bâtarde de Jour de Fous et de danse macabre, en carnaval philosophique, farandole rousseauiste et bacchanale, toutes passions déchaînées par la force de l’Histoire, les excès du désir, la folie aux rires hurlants.
Il faut dire que ni Peter Weiss, ni Eric Sanjou n’y sont allés de main morte. Le premier, lorsqu’il écrit son texte, sort de quinze ans d’expérimentations cinématographiques, mais n’a pas encore conçu ce "théâtre documentaire" qui le rendra célèbre. Les temps sont au rejet des codes anciens et il cherche, comme bien d’autres dramaturges, un renouveau des formes. Cependant, là où un Peter Handke pratique l’outrage au public et dépouille le théâtre jusqu’à l’os, Weiss de son côté, affronte et disperse tous les genres d’un coup, espérant trouver un éclat nouveau parmi les ruines. Marat-Sade mêle ainsi farce, tragédie, débat philosophique, récitatifs, chant et l’on en passe, mais aussi bien monologues, dialogues, unissons, cours tranquilles et syncopes, cris, murmures, en mise en abyme à double pente : celle, classique, de comédiens jouant des internés jouant des comédiens (et le public avec eux, ne sachant s’il a un rôle et lequel) ; celle encore qui affronte l’auteur à son personnage, en un détour d’autant plus tordu que l’un et l’autre sont figures historiques et contemporaines, mais l’un mort et recréé par la plume de l’autre, avec qui il converse dans une circonstance (la représentation de la pièce) à la fois réelle — Sade fut bien l’ordonnateur de représentations théâtrales "thérapeutiques" à Charenton — et fictive — il n’a jamais écrit La persécution et l’assassinat de Jean-paul Marat. A quoi on ajoutera un fond conséquent, double quête de la libération individuelle et sociale de l’homme, double échec de l’absolu fracassé contre la réalité et achevé en Terreur, douleur et réclusion. L’utopie, pourtant, comme dernière porte de sortie…
Eric Sanjou ne pouvait que se délecter d’un tel matériau et n’a pas hésité à convoquer le ban et l’arrière-ban pour lui donner forme : non seulement dix familiers de la compagnie, mais aussi bon nombre de ses élèves (la plupart expérimentés, tous prêts en tous cas à se plier aux plus folles exigences), offrant au public le plaisir trop rare de voir vingt-deux personnes se partager la scène. Enfin, la scène… Le podium, plutôt divisé en trois plateaux distincts auxquels s’ajoutent gradins, espace intermédiaire tenant lieu de coulisses et même, à la toute fin, la campagne environnante. L’action s’y déplace, concentre, fragmente au gré des exigences du texte, déroutant l’œil, forçant l’attention, se payant dans le second acte le plaisir malicieux d’un glissement du rapport des comédiens au public dont nous ne dirons rien (ce serait gâcher), mais bien dans l’esprit des mises en abyme précédemment évoquées. Costumes à l’avenant, touillant perruques poudrées, toges de fortune, basques d’Empire, lunettes noires et slips kangourous jusqu’à réinvestir sans excès une nudité tantôt tragique, tantôt dionysiaque, que nos scènes avaient un peu oubliée. Lumières avec les moyens du bord mais soignée. Et là-dessus une énergie de tous les diables, bien nécessaire pour conduire à son terme cette lutte de matamores entre passion et raison. Il y a encore du travail, bien sûr, pour resserrer tout cela, donner plus de netteté à un rythme et une structure complexe, plus de rigueur à un jeu joliment assumé, mais que la folie ambiante pousse parfois vers un poil de relâchement. Mais il y a surtout ce pari un peu fêlé de porter aux champs un théâtre exigeant, volontiers provocateur, et qu’on ne risque pas de voir de sitôt à Toulouse : peu de salles peuvent l’accueillir et il faudra attendre la fin de saison prochaine pour le voir — ce sera au Ring, durant la bascule de mai à juin 2010. Excellente raison, donc, pour aller à Coutures tant qu’il est temps. Le théâtre y est bon, le périple assez court, le parcours fléché et la campagne belle.
Jacques-Olivier Badia www. lecloudanslaplanche.com (25-09-2009)
"MARAT-SADE-SANJOU"
Sous son chapiteau d’étoiles, l’arène de toile et de bois nous attend. Deux religieuses musclées agitent leurs clochettes pour appeler les fous à la représentation. Nous sommes à l’asile de Charenton en 1808. Le marquis de Sade, interné pour délit de mœurs, organise une représentation mettant en scène l’assassinat de Marat par Charlotte Corday. Théâtre thérapeutique avant la lettre, la pièce est surtout prétexte à exposer les espoirs de la Révolution défunte. D’emblée le ton est donné. Le peuple des fous c’est nous et l’asile, c’est la France. « En toute égalité, nous avons tous le droit de crever… ». La mise en scène d’Eric Sanjou établit des ponts entre hier et aujourd’hui et crée la résonance contemporaine. Une même poussière cendreuse fond les costumes du présent avec ceux du passé. Les oripeaux somptueux ou modestes cachent à peine la nudité crue, pantelante. L’acteur est notre double et le texte le proclame : « Nous seuls prêtons à notre vie quelque importance ». L’art plastique d’Eric Sanjou s’exprime ici, une nouvelle fois, dans toute sa splendeur picturale et poétique. Sa fresque vivante et palpitante rivalise avec les maîtres Brook et Fellini. Il y a même du Lola Montès là-dedans. Mais on oublie très vite les références pour s’abandonner à l’originalité créatrice de Sanjou. Ce talent relève aussi d’un profond humanisme. Ne serait-ce que par l’habile générosité avec laquelle il mêle les comédiens amateurs de son atelier à des acteurs chevronnés. On glisse des uns aux autres sans faire la différence. Chacun est à sa place avec sa gestuelle, sa mimique, son rythme ; la réussite est totale. Tous imposent une humanité qui est à la ressemblance de nous-mêmes et rarement la fusion mise en espace du public avec les acteurs n’a montré autant de pertinence. La bascule des tons et les ruptures constantes font osciller la tension avec des moments de drôlerie au bord du burlesque qui soudain basculent dans l’inquiétant. Ainsi des scènes frénétiques où apparaît le personnage de Monsieur Dupperet interprété par un Christophe Champain totalement délirant et profondément touchant. Si j’émets quelques doutes sur la justesse du final de la première partie, trop en rupture de style à mon goût et un peu sur la longueur, je suis, en revanche, sans réserve sur tout le reste. L’œuvre s’orchestre dans une progression dramatique constante. Les duos alternent avec les solos et les reprises du chœur selon les règles d’une impeccable « Tragédie Musicale ». S’il ne fallait retenir qu’une image, ce serait celle qui ouvre le deuxième acte où les personnages du chœur tragique nous accueillent sous des draperies déchirées que le vent agite. Les visages hagards apparaissent à demi émergeant des chiffons sanglants qui emmaillotent les corps nus. Sade (remarquable Christian de Miègeville) traîne Marat (étonnant Frédéric Klein) dans sa baignoire qui semble un pathétique et dérisoire berceau. L’excellente musique de Mathieu Hornain se pare d’accents déchirants tandis que Marat empêtré dans ses rêves morts, nous demande : « Pourquoi tout se brouille-t-il ? » Il faudrait aussi citer le jeu magique de Thierry de Chaunac qui, tel un Hamlet enfantin couvre de bisous éperdus un crâne désespérant. S’attarder sur le trouble de Charlotte prise entre ses deux folies, la feinte et la réelle, ou sur les élans grandioses de l’abbé fou de lucidité. Saluer en tout cas le jeu parfait de Nathalie Hauwelle, de Valérie Mornet, de Jean-Marie Champagne et David Négroni, tous totalement investis dans leurs rôles. C’est aussi au crédit d’Eric Sanjou (impeccable directeur d’asile napoléonien) de savoir s’entourer de talents et de les faire vibrer à une telle hauteur. La scène finale où les corps nus s’éloignent dans la nuit de la campagne, renvoie à des images d’un Eden perdu où l’homme ne serait plus un animal dénaturé, mais une créature en harmonie avec lui-même et la nature. Bel espoir illusoire alors que « le sang qui s’écoule emporte toutes les belles vérités… » La pièce de Peter Weiss hante le théâtre européen depuis le début des années soixante. La version qu’en donne aujourd’hui Arène Théâtre s’inscrit dans la tradition qu’elle renouvelle de façon remarquable en apportant sa pierre à l’édifice d’un grand théâtre politique. Cet édifice est une barricade dressée contre la médiocrité du temps.
François-Henri Souliè (La Dépêche du Midi - 29-07-3209)
Réservations par courriel : contact theate2lacte.com ou 05 34 51 34 66 (de 10H à 16H)









