Compagnie monsieur madame
RÉENCHANTER LE MONDE
photo : Jean-Pierre Montagné
Désenchantement du monde, disent les uns ; réenchanter le monde, disent les autres. Tous sont d’accord pour constater que, depuis un demi-siècle ou plus, la crise du « sens » qui sévit partout sur la planète met notre monde « hors de ses gongs », comme le « temps » shakespearien. Face à cette rupture d’orbite, perte de sens, de spiritualité, de sacré et d’humanisme politique, la metteuse en scène Maylis Bouffartigue réagit en artiste obstinée, offensive et généreuse, avec un théâtre visionnaire aux présupposés fortement politiques, nourri de cérémonials « critiques » et d’envoûtements poétiques. C’est sur cette toile de fond de recherche fiévreuse d’un sens universel et d’une nouvelle communauté de destin que se déploie le diptyque des TRIA FATA imaginé par Maylis Bouffartigue.
LES DISEURS (volet 1) ouvre le cycle des TRIA FATA avec la célébration d’un mystérieux rituel aux allures d’exorcisme initiatique et libérateur. Aujourd’hui, dimanche, repos du septième jour de la Création et fête consacrée aux choses de l’âme, l’imaginaire aux ailes d’utopie prend son envol. Avec lui, antiques maîtresses de la destinée humaine, les Parques et les Fées de nos mythologies occidentales sont également de retour. Non pour nous punir, comme jadis, de notre déraison, de nos pulsions transgressant les lois ou de nos crimes — mais pour nous réveiller du cauchemar nihiliste qui détruit notre monde et notre humanité. Investies du rôle de guides spirituels et armées d’un jeu de miroirs de vérité auxquels rien n’échappe, les Fées-Parques s’attachent à dénoncer les ravages d’un capitalisme sans foi ni loi, d’un matérialisme consumériste devenu fou, la perversité manipulatrice et abêtissante des mass médias inhérents à nos sociétés du spectacle et la déshumanisation accélérée de l’homme comme tel. À mi-chemin entre une incantation métaphysique aux fulgurances prophétiques et le volcanisme d’un inconscient aux visions allégoriques, les trois Fées-Parques s’emploient, à grand renfort d’archétypes, de symboles et de paraboles, à secourir les hommes privés de lumière et désorientés, à les aider à exorciser démons cachés et ténèbres grandissantes. Reprendre confiance, surmonter le désespoir, réinventer une nouvelle donne de sens, une fraternelle manière d’être au monde et d’exister ensemble.
Araignées dansantes et sphinges ailées chargées du grand livre des destinées, encombrées de fils de laine, d’aiguilles à tricoter, de ciseaux, d’horloges arrêtées à l’heure de notre mort, soupeuses de sang, buveuses d’encre, bâfreuses d’argent, les trois « prêtresses » officient plongées dans le clair-obscur d’un théâtre d’opérations en forme d’arène close et d’ordalie onirique. Dans tous les coins et recoins de notre conscience et du sommeil de notre raison, elles promènent le rayon laser de leurs miroirs déformants et accouchent au forceps de vérités dissimulées, dérangeantes, salutaires… « Ne plus vivre mort, mourir en vie », — tel est l’un des sésames de lucidité et de libération que nous lèguent, en s’envolant vers l’Ailleurs, les trois énigmatiques Erinyes transformées en Euménides.
Avec LES VOYAGEURS (volet 2 des TRIA FATA), Maylis Bouffartigue examine et interroge l’une des plus puissantes et écrasantes machines idéologiques à fabriquer du sens « pour tous et pour chacun », sens dont toute société humaine organisée a besoin pour exister, tenir debout, fonctionner et perdurer. Cette machine qui s’appelle la LOI est, ici, personnifiée par le visage d’un homme-tronc monté sur un écran à roulettes, un « Monsieur la LOI » éructant les solennelles certitudes de son formalisme juridique. Sous l’égide de l’aphorisme clairvoyant de Jean-Jacques Rousseau disant que « les lois sont toujours utiles à ceux qui possèdent et nuisibles à ceux qui n’ont rien », un drôle de tribunal fantasmagorique se met en place. Au banc des accusés : la LOI en personne, censée être impartiale et juste !... Et les Fées-Parques de démontrer que, depuis la nuit des temps jusqu’à aujourd’hui, la LOI a toujours été conçue, écrite et imposée par un cercle d’élites pensant à la place des autres et par des classes dirigeantes expertes dans l’art de détourner le Droit à leur profit. Invitée à se regarder sans concessions ni échappatoire dans les miroirs de vérité brandis par les Fées-Parques, la LOI s’avèrera incapable de retour sur soi et d’autocritique, férocement cramponnée de toutes ses forces à son arbitraire déguisé en vérité révélée. Conclusion : toute LOI est par essence idéologique et injuste, corporatiste et inégalitaire, et même de plus en plus ouvertement xénophobe. Terrible envers du décor, vertigineuse démystification ! Traité par l’imagination truculente de Maylis Bouffartigue, cette allégorique procès intenté à la LOI et à son avocat du diable, grimaçante marionnette, ventriloque et ridicule autocrate, nous réserve un jeu de massacre particulièrement ubuesque, édifiant et roboratif. (ADN)
Avec : Cécil Signoret, Laurence Diolez, Maylis Bouffartigue, Jérôme Giusti
Vidéo : Myriam Botto
Lumière : Christophe Deflorenne
Bande son : Mathius Shadow sky, Mathieu Hornain
Production : Compagnie monsieur madame
Co-production : théâtre de la Digue
Aide au projet : Conseil Régional
Partenaires:Le Ring, la Digue, Mix’art Myrys, Autresens, la Bassecour, Espace Marcel Pagnol



